Familles : une construction plurielle

Déconstruire les préjugés qui pathologisent toute diversité implique d’adopter une perspective pluraliste qui considère la différence comme une valeur incontournable à protéger et à garantir
La réalité des configurations familiales auxquelles enfants et adultes sont confrontés quotidiennement est multiple et complexe. D’un point de vue strictement structurel, on peut énumérer une riche série de variantes qui décrivent comment, aujourd’hui, les personnes choisissent de réaliser leur rêve familial ou, plus souvent, s’adaptent aux modalités qui leur sont les plus fonctionnelles et accessibles pour vivre leur affectivité de couple et leur parentalité.
Un rapide examen des variables qui déterminent, par leurs combinaisons différentes, les diverses configurations familiales nous permet de décrire certains processus de transformation auxquels les familles sont confrontées au cours de leur vie.
Nous énumérons ci-dessous certaines des variables les plus pertinentes : l’orientation sexuelle du couple parental (hétéro/homo), la cohabitation ou non de la famille (le noyau est cohabitant ou seulement en partie ; on pense aux familles immigrées à différents moments de leur processus migratoire et de regroupement familial, ainsi qu’aux mères immigrées travaillant comme aides à domicile en Italie et laissant leurs enfants dans le pays d’origine, confiés aux grands-parents ou à l’autre parent), l’appartenance à des cultures différentes (homogènes ou multiculturelles), le partage ou non du même croyance religieuse, la reconnaissance ou non du lien matrimonial, la présence ou non d’un autre partenaire (familles initialement monoparentales ou arrivées à cette situation suite à des événements tragiques), la caractérisation d’une générativité biologique ou non (familles adoptives, familles d’accueil, etc.), la cohabitation d’un ou de plusieurs noyaux familiaux (familles recomposées, plurinoyaux, élargies, etc.).
En fonction de la manière dont ces différentes variables se combinent au cours de la vie des personnes qui choisissent un projet familial, on peut décrire des exemples retraçant certaines configurations familiales possibles et leurs transformations structurelles au fil du temps : une famille adoptive, multiethnique et de différentes croyances religieuses peut se transformer, après une séparation conjugale, en une famille recomposée ; une famille hétérosexuelle avec enfants biologiques, après une séparation conjugale, peut devenir pendant un certain temps une famille monoparentale, qui peut ensuite évoluer en un nouveau noyau caractérisé par un couple homosexuel à la suite de l’acceptation de son orientation homosexuelle par l’un des deux parents ; la famille nucléaire avec un couple hétérosexuel et enfants biologiques peut, avec le temps, élargir ses limites familiales et devenir famille d’accueil ; la famille nucléaire, qu’elle soit composée de parents hétérosexuels ou homosexuels, peut progressivement inclure la cohabitation avec ses parents âgés et dépendants pour devenir une famille plurinoyau élargie, où les fonctions de soin, tant envers les enfants que les parents âgés, sont exercées par la génération intermédiaire.
Imaginer et décrire les multiples configurations familiales et leurs transformations possibles dans le temps est extrêmement utile et permet un exercice de comparaison avec la pluralité et la différence des configurations familiales actuelles, qui ne sont pas aussi évidentes lorsque nous pensons et parlons habituellement de la famille. Dans la conversation quotidienne, le langage ordinaire revient à une singularité habituelle, source de préjugés et de stéréotypes, qui réduit drastiquement l’intériorisation d’un modèle de pluralité et de diversité familiale, conforme à la lecture et à la compréhension des transformations sociales ayant enrichi et diversifié au fil du temps l’objet social famille ; mais c’est précisément à travers les conversations quotidiennes que les enfants apprennent à connaître, intérioriser et utiliser les différents concepts avec lesquels ils interprètent le monde.
Le regard des enfants sur la réalité ne se détache jamais, en effet, des processus interactifs quotidiens avec les adultes avec lesquels ils co-construisent des significations et intériorisent des concepts toujours étroitement liés à la dimension affective et aux expériences émotionnelles.
Aujourd’hui, il est de plus en plus nécessaire de s’interroger sur les processus sociaux et sur les significations qui sont à la base de la symbolisation, par les enfants et les adultes, du concept de famille, et sur la manière dont cette symbolisation est capable de véhiculer des processus d’inclusion/appartenance et/ou des processus de pathologisation, discrimination ou exclusion dont les bénéficiaires sont souvent les mêmes enfants appartenant à de nouvelles formes familiales difficiles à accepter.
Dans la réalité quotidienne, nous assistons à la persistance de profonds préjugés à l’égard de certaines configurations familiales – en premier lieu la famille avec des parents homosexuels – qui ralentissent et empêchent la reconnaissance de droits égaux pour tous les enfants et tous les parents.
Lutter contre les préjugés qui empêchent la reconnaissance de la pluralité familiale et qui, par conséquent, contribuent à maintenir actives d’importantes discriminations en termes de droits et de ressources signifie avant tout :
- reconnaître l’identité de ce qui existe, donc ne pas nier mais reconnaître le caractère multiforme des familles d’aujourd’hui ;
- renoncer à l’utilisation de catégories/concepts qui ne sont plus capables de nous faire comprendre ce qui existe ;
- adopter une orientation culturelle socio-constructiviste et processuelle ;
- lutter contre la culture normative/exclusive (culture de la déviance) ;
- favoriser l’affirmation/la promotion d’une culture de la différence.
Il en découle principalement le renoncement/la dénonciation de ces préjugés qui ont orienté et orientent encore aujourd’hui les pratiques et politiques sociales, fondées sur une approche normative/exclusive, centrée sur la naturalisation de la famille nucléaire, considérée comme la seule forme de famille possible et, par conséquent, sur la pathologisation des autres formes qui s’en écartent. Cette unicité de référence a consolidé ce qui a été défini comme la “culture de la déviance”, utilisée jusqu’aux années 1980 (du XXe siècle) comme unique modèle interprétatif pour l’étude et l’évaluation des processus familiaux. Une culture qui, en reléguant les familles différentes de la famille nucléaire dans le domaine de la déviance ou de la marginalité, a fini par établir une corrélation injustifiée entre formes familiales différentes et pathologie (Fruggeri, 2007), via la non-reconnaissance/la négation de la nature historique/symbolique/idéologique/culturelle des processus de construction et de signification sociale qui caractérise tout concept social. L’hypothèse implicitement dérivée de l’idée que la famille est ontologiquement définie et organisée par nature selon les critères par lesquels nous reconnaissons la famille nucléaire implique que l’on doive considérer comme famille, à l’exclusion de toutes les autres, uniquement cette configuration caractérisée par l’ensemble des continuités entre couple parental et couple conjugal, entre rôles familiaux et rôles de genre, entre noyau familial et famille élargie, entre culture familiale et culture de la communauté sociale d’appartenance, entre parentalité biologique et parentalité socio-affective.
Sur la base de cette hypothèse, ceux qui théorisent et adhèrent à une perspective aussi fortement normative/normativisante affirment que lorsqu’il existe des organisations familiales caractérisées par certaines de ces discontinuités, nous sommes confrontés à des écarts par rapport à la normalité/naturalité de la famille qui impliquent nécessairement déviance/pathologie. Sont ainsi rejetées dans le domaine de l’anormalité toutes les différentes configurations familiales actuelles qui s’écartent de la structure de la famille nucléaire et, plus cet écart est important, plus le processus d’exclusion sera élevé, jusqu’à la négation même du droit d’existence, comme c’est le cas pour les familles homosexuelles.
Malgré ce processus massif de stigmatisation exclusive, les types actuels de composition familiale ouvrent des perspectives qui mobilisent et imposent nécessairement une transformation culturelle, sociale et juridique du concept de famille nucléaire organisée selon le modèle traditionnel, permettant l’affirmation de l’égalité en termes de droits et une juste redistribution des services, biens et opportunités pour toutes les réalités familiales. La transformation du concept traditionnel de famille nécessite le partage de nouveaux concepts permettant de comprendre et d’organiser la pluralité actuelle, la rendant visible et acceptable.
L’articulation de la pluralité et de la différence (Fruggeri, 1998, 2007 ; Rapport, 1989) doit être considérée comme un principe méthodologique incontournable pour l’étude des dynamiques et des processus familiaux, qui, si elle est adoptée, favorise une lecture des différentes organisations familiales à travers une optique visant à dénoncer les préjugés, à affirmer la dépathologisation de la diversité plutôt que de la reléguer dans le domaine de la déviance, et enfin à identifier les points forts et les ressources des familles à structure différente de la famille nucléaire (Fruggeri, 2005 ; Ganong et Coleman, 2004), en soulignant leur spécificité. Le postulat de cette perspective réside dans le fait que ce qui influence les résultats du développement des individus n’est pas tant la structure de la famille d’appartenance que la qualité des dynamiques et des processus qui s’y réalisent, déplaçant l’axe de l’évaluation du fonctionnement familial du plan des caractéristiques structurelles/morphologiques vers celui des processus interactifs et relationnels internes aux structures elles-mêmes.
Renoncer à ce paradigme préjudiciable ou stigmatisant implique donc volonté, engagement et rigueur dans l’adoption d’une attitude pluraliste, attentive à saisir la spécificité des multiples réalités qui se définissent justement à partir des multiples discontinuités caractérisant la réalité actuelle, où le couple parental peut ne pas coïncider avec le couple conjugal, les frontières spatiales avec les frontières affectives, les rôles de genre avec les rôles familiaux, la parentalité ne coïncide pas nécessairement avec la générativité et l’appartenance culturelle peut être multiple.
Ces discontinuités, loin de constituer des éléments de déviance ou de pathologie, représentent en revanche ce qui spécifie et caractérise les dynamiques et les processus des familles contemporaines. Elles constituent en effet les conditions dans lesquelles les familles, dans leur singularité, remplissent leurs fonctions de garantir soin et protection, d’enseigner le sens de la limite, de favoriser à la fois l’expérience de l’appartenance et celle de l’autonomie, de négocier les conflits et divergences, de développer la capacité à partager les états émotionnels.
La manière dont ces fonctions sont assurées dans une famille où le couple parental et le couple conjugal coïncident sera différente de celle avec laquelle ces mêmes fonctions sont remplies par deux parents séparés, par un parent veuf ou par une mère célibataire. Mais la diversité ne concerne pas la qualité des dynamiques ou la substance des processus, mais plutôt les procédures et les manières par lesquelles ils se réalisent (Bastianoni et Pedrocco Biancardi, 2014).
Les résultats de la recherche scientifique ont désormais largement documenté que ce qui influence le développement des individus n’est pas tant la structure de la famille d’appartenance que la qualité des dynamiques et des processus qui s’y réalisent. On pourrait également affirmer avec plus de précision que les résultats du développement sont liés à la manière dont les familles remplissent leurs fonctions de conjuguer cohésion et individualité, stabilité et changement, soin et encadrement, autonomie et partage des états émotionnels, indépendamment de la forme qu’elles prennent (Fruggeri, 2007). La recherche en psychologie a mis en évidence que les enfants élevés dans des familles avec des parents vivant ensemble, séparés, remariés, célibataires ou homosexuels ne courent pas plus de risques évolutifs que ceux élevés dans des familles avec des parents mariés et hétérosexuels.
Les différentes modalités familiales correspondent en effet à des manières distinctes d’organiser les relations primaires, chacune ayant ses caractéristiques spécifiques, mais toutes sont potentiellement capables de remplir correctement les fonctions familiales. Concernant ces fonctions, aucune forme familiale n’est par nature plus garantie ou plus à risque qu’une autre : ni celle avec des parents unis, ni celle avec des parents séparés ; ni celle avec des parents hétérosexuels, ni celle avec des parents homosexuels ; ni celle avec deux parents, ni celle avec un seul parent ou plus d’une figure parentale. La question à se poser n’est pas de savoir si les familles différentes de la famille nucléaire sont capables de remplir ces fonctions, mais comment elles le font.
L’adoption d’une perspective pluraliste oriente l’attention non pas sur l’évaluation négative a priori des singularités avec lesquelles les individus remplissent les tâches et fonctions familiales, mais sur la typicité et la qualité des modalités choisies pour organiser les relations familiales, en fonction de la situation structurelle dans laquelle se trouve la famille pour les raisons les plus diverses.
Le consensus social sur la nécessité d’adopter une perspective pluraliste semble souvent n’être qu’une question de convenance et se heurte, dans la réalité des faits, à des attitudes qui donnent implicitement continuité au modèle stéréotypé de l’unicité de la famille nucléaire. Cela explique, par exemple, l’assimilation constante des familles composées d’enfants et d’un parent veuf à la famille nucléaire, bien qu’incomplète, alors que la discontinuité entre l’axe parental et l’axe conjugal qui les caractérise les rapprocherait beaucoup plus des familles avec parents séparés. Dans le sens commun, en revanche, les familles séparées sont considérées comme différentes de celles des célibataires ou des veufs vivant avec leurs enfants, alors que pour de nombreux aspects, ces trois formes de familles ont beaucoup plus de points communs entre elles qu’avec les familles nucléaires traditionnelles composées d’un couple parental et d’enfants. Elles doivent en effet gérer la dynamique triangulaire, qui caractérise toujours la parentalité, sans pouvoir compter sur les automatismes dérivés du fait que le couple parental soit aussi un couple conjugal vivant ensemble (Fruggeri et Everri, 2005).
Des considérations similaires peuvent être faites pour les familles recomposées dans lesquelles au moins un membre du couple conjugal a des enfants issus d’une union précédente. Si telle est la définition, ne sont pas recomposées uniquement les familles dans lesquelles une seconde union suit un divorce, mais également celles dans lesquelles le conjoint/parent veuf se remarie ou une mère célibataire s’unit à un partenaire qui n’est pas le père biologique des enfants.
Même dans le cas de la recomposition, on parle beaucoup de la recomposition familiale post-séparation et l’on range les familles recomposées post-veuvage ou post-nubilat maternel parmi les familles nucléaires traditionnelles, occultant les problématiques spécifiques présentes dans ces familles suite à la recomposition, qui ne peut être réductivement identifiée au processus de réorganisation familiale lié à une séparation ou au processus réparateur de précédents échecs conjugaux. La recomposition familiale est un processus additionnel qui superpose la fonction conjugale à une fonction parentale déjà existante.
Dans ce sens, les familles recomposées post-séparation, post-veuvage et post-nubilat maternel présentent leurs propres singularités (Fruggeri, 2005a) mais partagent entre elles le fait que la fonction conjugale s’insère sur la fonction parentale et non l’inverse comme c’est le cas dans les familles nucléaires. Ces trois formes familiales doivent également intégrer de nouveaux rôles et de nouvelles figures familiales (parents, enfants, grands-parents acquis à travers la nouvelle union).
Si l’on porte l’attention sur la discontinuité entre la parentalité biologique et la parentalité socio-affective, on se retrouve face à des processus analogues. Certains types d’organisation familiale caractérisés par cette discontinuité sont facilement associés à la famille nucléaire (les familles adoptives, par exemple), en ignorant une typicité qui, si elle était correctement reconnue, analysée et valorisée, pourrait les protéger des nombreux échecs dans la fonction parentale auxquels elles sont souvent confrontées. La famille adoptive possède en effet une structure nucléaire traditionnelle mais, du point de vue des processus, la non coïncidence entre parentalité biologique et socio-affective implique l’élaboration d’une identité familiale qui ne peut se définir dans les limites spatiales du noyau mais doit intégrer comme partie d’elle-même les origines de l’enfant adopté (Bastianoni et Taurino, 2005).
L’orientation sexuelle est également un critère qui se croise avec tous les précédents et ainsi nous pouvons avoir des familles avec un couple homosexuel partageant les problématiques liées à la gestion de la pluriparentalité ou à l’intégration d’une parentalité biologique différente de celle socio-affective, ou encore à la nécessité de construire, à travers l’interaction quotidienne, de nouveaux rôles familiaux qui ne trouvent pas de référence dans les modèles acquis.
Les familles avec un couple homosexuel partagent enfin avec les familles de minorités ethniques la tâche de faire face à la discrimination sociale. Cependant, une famille avec un couple homosexuel peut être une famille nucléaire et ainsi, par rapport à d’autres familles également avec un couple homosexuel mais recomposées, bénéficier des facilités qu’une cohabitation peut offrir dans la gestion des dynamiques familiales quotidiennes (Fruggeri, 2008).
À partir de l’analyse menée jusqu’ici, nous pouvons dire que de nombreux critères permettent de tracer des différenciations entre les familles contemporaines : la structure de la parentalité et celle de la famille ; l’appartenance ethnique ; l’orientation sexuelle ; l’origine géographique. Le tableau composite qui se dessine émerge d’une perspective d’analyse qui déplace l’attention de la structure ou de la forme des familles vers les processus qui s’y développent, dessinant un panorama où les critères croisés de différenciation des familles se multiplient, rendant le tableau de plus en plus complexe et estompant progressivement la distinction schématique entre la famille nucléaire et toutes les autres.
Il s’agit donc d’une complexité qui ne peut être saisie qu’en prêtant attention aux dynamiques qui s’activent dans les familles en relation avec de multiples variables, dans différents contextes et définies à travers divers critères. La reconnaissance de cette complexité implique avant tout la disponibilité à accueillir de nouvelles identités multiples qui, en tant que telles, peuvent être définies non seulement comme des écarts par rapport à ce qu’elles devraient être, mais aussi comme des entités valables en elles-mêmes.
Pour conclure, il est important de souligner combien il est nécessaire d’adopter une perspective d’étude des familles qui, au lieu d’exclure, inclut ; au lieu de remplacer, ajoute ; au lieu de discriminer, comprend ; au lieu de réduire, élargit. Une perspective capable de rendre compte des « différentes normalités familiales » ne peut représenter qu’un progrès de grande civilisation et de culture pour tous, y compris pour ceux qui appartiennent à des familles traditionnelles, une conquête pour le respect des droits et de la dignité de chacun, ce qui implique nécessairement le droit d’être vus, reconnus et respectés, mais qui aujourd’hui nécessite également une reconnaissance juridique à laquelle il n’est plus possible de se soustraire.
Note
1 Per un approfondimento si consiglia: Bastianoni e Baiamonte, 2015.
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