Pourquoi documenter ?


Travailler avec les mots
Il est intéressant, lorsqu’on s’approche d’un mot connu et répandu, comme par exemple le mot documentation, de s’interroger sur son sens essentiel, sur le message que l’on pense qu’il peut transmettre universellement et objectivement. La recherche sur l’herméneutique des mots devient un terrain intéressant pour découvrir des dimensions subjectives de sens et des perceptions qui se révèlent non partagées, narrées avec ce mot-ci ou celui-là. Lors des cours sur les techniques de documentation, dispensés au fil du temps, le parcours commence justement par la recherche d’un sens partagé du terme documentation. Un pacte de compréhension réciproque qui s’avère utile tout au long du parcours à traverser ensemble, un accord pour définir le point de départ et pour vérifier le point d’arrivée. Ainsi, interroger les mots ensemble pour « expérimenter leur incarnation dans nos actions, gestes, sensations, sentiments » (Formenti, 2009), pour redécouvrir leur forte valeur fondatrice de notre vie commune, pour leur attribuer un sens partagé. Dans ce contexte spécifique, ici et maintenant, que ce soit lors d’un parcours de formation, d’un conseil pédagogique, d’une rencontre avec un collègue ou une collègue. S’interroger sur ce que l’on entend par documentation évoque parfois des significations très différentes. Les consignes d’écriture proposées aident à parvenir indirectement à la définition et à faire émerger le sens authentique que chacun attribue au terme, et non celui que l’on perçoit consciemment comme le plus correct. Savoir ce que l’on dit, à travers les mots choisis, pour en douter ensuite éventuellement, devient important pour agir consciemment la documentation biographique, une forme particulière de documentation qui part de l’écriture biographique et qui évolue dans le cadre d’une forme spécifique de relation éducative : la relation biographique (la documentation biographique fera l’objet d’un prochain article de la revue). Comprendre le sens incarné des mots nous aide à en saisir la valeur instrumentale, pourquoi nous devons les mettre en pratique et traverser leur contenu. Rechercher et mieux comprendre le sens du mot documentation peut aider à trouver des réponses possibles à la question pourquoi documenter ?Que entendons-nous par documentation ?
De nombreux textes traitent de la documentation et en particulier de la documentation éducative. Il n’est pas dans mon intention d’aborder dans cet article, en le synthétisant inévitablement, le débat sur le sujet. Mon but est plutôt de soumettre à l’attention quelques éléments afin de pouvoir comprendre le contexte de référence dans lequel s’inscrit le projet de documentation biographique et de le situer ainsi facilement par rapport à des connaissances antérieures, à des contenus connus ou inconnus et à des pratiques de documentation déjà établies. Dans le cadre ci-dessous, je rapporte quelques hypothèses de définition émises lors d’un cours de Théories et techniques de documentation pour futurs éducateurs de la petite enfance1. La documentation, et en particulier la documentation éducative, relève également de différents paradigmes qui se traduisent en modèles, outils, parcours. Les modalités de documentation sont spécifiques aux domaines et contextes et ne peuvent être considérées comme universelles. Les efforts de concertation entre collègues partageant le même domaine de travail et entre institutions éducatives cherchant à définir des lignes directrices pour la documentation, élaborées par de nombreux groupes de travail au niveau national, témoignent de la nécessité de se positionner, de prendre une position, de se définir dans le cadre des bonnes pratiques de la documentation éducative, de s’identifier pour se situer dans un panorama plus large. L’adjectif éducatif, qui accompagne généralement, parfois presque inconsciemment, le mot documentation, surtout dans les contextes formatifs et scolaires, nécessite une attention particulière et une interrogation.Documenter, c’est…
- S’informer sur quelque chose, apprendre de nouvelles choses
- Chercher des thèses, études, preuves et témoignages en faveur ou contre une thèse, une idée, un
- Écrire, photographier, enregistrer. Documenter est utile pour se souvenir, pour conserver et transmettre des mémoires. Documenter est une passion.
- Rapporter objectivement des situations, des événements qui peuvent être utiles à l’avenir
- Enrichissement et
- Garder en mémoire, en écrivant par exemple les progrès, le développement d’un enfant, sa croissance pour ensuite expliquer à quelqu’un d’autre les changements.
- Mettre sur papier des informations afin qu’elles ne soient pas perdues
- Tenir un registre écrit de quelque chose qui sert à prouver l’existence.
- Transformer en officiel quelque chose que nous faisons par besoin de reconnaissance de notre
- Laisser une trace de quelque chose afin qu’elle soit utile à nous-mêmes, en créant une histoire de notre travail, et aux autres
- Être dans une situation et devoir essayer d’expliquer à d’autres une chose, un concept, un lieu, une
- Approfondir autant que possible un sujet pour le rendre plus clair et
- Rapporter des faits vécus et des expériences de manière à ce qu’ils soient accessibles à d’autres
- Transcrire certains passages afin qu’ils restent à disposition de
- Enrichir, colorer, représenter,
- Un échange pour se compléter et compléter le bagage que l’on porte
- Recueillir des informations sur un sujet pour ensuite en écrire la
- Choisir un sujet et approfondir le thème avec l’aide de livres, interventions, expériences personnelles, observation de situations pertinentes.
- Rechercher quelque chose et ce que je découvre, je l’organise soit dans un classeur, soit dans un La documentation représente un registre contenant une série d’informations utiles à celui qui les fournit et à celui qui les reçoit.
- Partager. Pour enrichir les matériaux collectés, la diversité des différents modes d’enregistrement comme l’écriture et la photographie est utile.
“As-tu deviné l’énigme ? demanda le Chapelier en se tournant vers Alice. Non, j’abandonne ; quelle est la réponse ? Je n’en ai pas la moindre idée ! – dit le Chapelier” Lewis Carroll
Transversalité de la documentation
Comme toute histoire se compose de forme et d’espace, de temps et de séquences, l’activité de documentation traverse également les catégories du temps et de l’espace de manière particulière. Des structures se créent qui deviennent des infrastructures du résultat du projet d’abord, et du produit ensuite. La documentation prend une forme qui est aussi la trace de son processus génératif et constructif, qui se décline dans le fait de traverser le temps et la manière de façon consciente.Temporalité de la documentation
Il y a un temps pour documenter, comme pour toute chose. Mais quel est le moment adéquat pour réfléchir, concevoir et réaliser la documentation ? Il y a quelques années, parmi les éducateurs et enseignants circulait, même en l’absence d’Internet, un slogan : penser d’abord pour documenter ensuite. Une double temporalité : celle de la pensée et celle de l’action. Un temps pour réfléchir au projet de documentation, nécessairement “avant” tout le reste, et d’autres temps, ultérieurs et articulés, liés au temps de faire la documentation, mais aussi des temps qui s’entrelacent dans le parcours de co-construction qui caractérise la documentation.Modalités de la documentation
Comment procéder lorsqu’on veut documenter une activité ou un parcours ? Par où commencer pour réaliser un projet de documentation ? Dans la littérature spécialisée, de nombreuses grilles aident à structurer la documentation pour la rendre simple mais non superficielle, exhaustive mais non redondante, complète mais non complexe. Des grilles qui aident à réaliser le projet de documentation, fruit du temps consacré à réfléchir à la documentation avant de l’appliquer dans les différentes phases.“La vie n’est pas une question qui doit trouver une réponse, mais une expérience qui doit être vécue” Soren Kierkegaard
Le projet de documentation
Les questions qui naissent en s’interrogeant sur les temps et les modalités de la documentation deviennent la structure du projet de documentation, un projet qui doit nécessairement être pensé et rédigé avant de commencer l’activité ou le parcours que l’on souhaite réaliser pour conserver la mémoire de ce qui s’est passé ou se passera. Le projet est fondamental même si la documentation est réalisée a posteriori, c’est-à-dire après la conclusion de l’activité, car il aide à recomposer le fil narratif et la trame à reconstruire. La vérification et l’entrelacement entre ce que nous voudrions qu’il y ait et ce qui a effectivement été collecté et enregistré pendant l’activité donnera le sens et la mesure entre ce qui est possible à réaliser et ce qui existe réellement. En général, la définition du projet conduit à focaliser l’attention sur l’importance de la collecte des traces a priori et en cours de route afin de pouvoir réaliser un bon produit. Souvent, les premières fois, on se rend compte qu’il y a des trous, qu’il manque des signes évocateurs à la mémoire de ce qui a été fait. Ainsi, on observe une progression entre la réalisation des premiers produits de documentation et les suivants.Mais le projet prend forme, la structure devient parlante lorsqu’on focalise le regard avec lequel on observe les « choses » et grâce auquel on reconstitue les événements en recherchant le sens de ce qui a été pour le restituer redéfini, plus conscient. L’« intentionnalité de donner sens aux choses que l’on écoute et voit » devient évidente (AA.VV., 2008, p. 42), et on comprend consciemment que documenter n’est pas seulement raconter les faits mais en rechercher le sens le plus profond. Il s’agit d’une recherche toujours en cours et toujours redéfinissable.
Le projet de documentation est généralement rédigé par un groupe d’opérateurs qui décident ensemble de documenter un parcours, mais il peut aussi voir un sujet unique comme auteur, ainsi qu’un système éducatif entier.
Un système complexe peut envisager un projet de documentation systémique, définissant ensemble objectifs, modalités, utilisateurs et temps. « Travailler autour d’un projet de documentation est un moment important : naissent de nouvelles connexions, des entrelacements entre des professionalités différentes et l’engagement à adopter une perspective de recherche qui invite les sujets à se concevoir comme chercheurs sur le terrain » (Di Pasquale et Maselli, 2002, p. 9). Comme une grande roue qui tourne et nous invite à modifier continuellement notre regard et notre perspective pour la retrouver à la fois identique et différente à chaque nouveau tour.
Quand une documentation peut-elle être dite éducative ?
Toutes les documentations ne peuvent pas être qualifiées d’éducatives du simple fait d’être des documentations, évidemment. Il existe certaines caractéristiques qui spécifient cette adjectivation, des aspects qui peuvent également être présents simultanément et qui, en général, ne s’excluent pas mutuellement.
L’objet de la documentation Les documentations racontent et décrivent des activités à caractère éducatif : parcours ludiques, parcours d’apprentissage, activités didactiques de toute nature, ateliers, stages, projets expérimentaux… L’objet éducatif qualifie assez intuitivement une documentation comme éducative et rend manifeste l’intentionnalité de celui qui la produit. Il est rare qu’un éducateur ou un enseignant documente des aspects non éducatifs de son action et de son être professionnel.

